Réécrire l’Illiade, du Chant d’Achille aux Silence des vaincues

Bonjour à tous.tes ! Je viens de finir un roman tout récemment traduit en français : le silence des vaincues de Pat Bracker… Et ce roman a fortement résonné pour moi avec une autre réécriture moderne de la Guerre de Troie : le chant d’Achille de Madeline Miller. Je me suis donc dit qu’il serait intéressant de comparer les visions de la guerre de Troie des deux autrices. Attention, je ne suis pas du tout spécialiste d’Homère et je ne prétend pas commenter l’analogie entre le mythe antique et ses réécritures actuelles. Cet article se concentre d’avantage sur les choix faits dans ces deux romans, la façon dont ils se répondent et ce qu’ils veulent transmettre aux lecteurs du XXIeme siècle. 

Les deux romans : 

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le choix du point de vue : 

Le plus gros point commun entre les deux romans, c’est le choix inédit  du point de vue : celui d’un personnage secondaire, d’un figurant presque de la Guerre de Troie. Patrocle dans  le chant d’Achille, Briseis dans le silence des vaincues. Et ce choix impacte bien évidemment la vision de l’Iliade dans les deux textes. 

Celle de Madeline Miller est plus large que celle de Pat Barker puisqu’elle l’autrice commence son récit quelques années avant la guerre. On a donc un aperçu plus vaste du monde de la Grèce antique, et plus particulièrement la Thessalie où Achille et Patrocle passent leur adolescence, avant le début de la Guerre de Troie. Le silence des vaincues commence directement à la neuvième année de la Guerre de Troie. Si l’on a quelques retour en arrière sur la jeunesse de Briseis à Lyrnessos dont elle est la reine, ils sont peu nombreux et le récit se focalise essentiellement sur la guerre. Le silence des vaincues est donc plus étouffant à lire, plus brutal et sombre, là où la première partie du chant d’Achille apportait un peu de repit. La différence d’ambiance se ressent également dans le ton. Si l’écriture de Pat Braker, est assez poétique, elle n’en reste pas moins abrupte et cruelle. Les longues énumérations des horreures de guerre et les insultes que s’échangent les rois grecs renforcent cette atmosphère sombre et crue. Le chant d’Achille est plus lyrique, les mots sont plus doux. 

La différence entre Patrocle et Briséis est aussi celle de camp. En effet, Patrocle se bat avec les vainqueurs, les Grecs. Il y’a d’ailleurs toute une réflexion le long du roman sur la figure du héros. Dès le début du roman, Achille fait le choix d’un destin glorieux, au détriment d’une vie longue. Il pose alors la question « nomme-moi un héros qui était heureux ? » insistant sur cette incompatibilité entre vie héroïque et bonheur. Mais cette figure du héros est vue par son proche compagnon qui dans son ombre est à la fois fasciné par sa gloire mais qui pourtant aurait préféré pour Achille l’anonymat, quitte à le condamner à l’oubli. 

Briseis est quant à elle dans le camp des perdants, les Troyens, et se fait capturer dès le début du roman par les Grecs qui la considèrent comme un butin. Cette position de perdant a bien sûr une influence sur le ton du roman : Briseis est beaucoup plus éclairée que Patrocle sur les horreurs commises par les Grecs. 

Le personnage d’Achille :

Ce qui m’a surprise à la lecture de ces deux romans, c’est qu’à chaque fois, finalement, le vrai personnage principal, c’est Achille. Dans  le chant d’Achille, la couleur est donnée dès le titre. Finalement, si Patrocle est le narrateur, c’est Achille le centre de l’histoire. Après les trente premières pages, tous les événements de la vie de Patrocle sont reliés à Achille. Dans Le silence des vaincues, il est présenté comme l’antagoniste. Pourtant, au fur et à mesure du roman, des chapitres lui sont consacrés. Il ne s’exprime pas à la première personne mais l’histoire racontée est la sienne, et plus simplement celle de Briseis. Et finalement, celle-ci va elle aussi être fascinée par son incroyable aura.

Car Achille est un personnage ambivalent et profondément complexe. Il est décrit dans les deux romans comme attaché à son honneur à l’extrême (il refuse de continuer la guerre à cause d’une querelle avec Agamemnon), colérique et violent. Cette image est bien sûr plus édulcorée dans « le chant d’Achille ». Tout d’abord parce que Patrocle a connu l’Achille enfant et il a grandi avec lui. Il le voit donc encore avec ses yeux d’enfant amoureux et le lecteur le ressent. De plus dans le roman, Achille se bat pour conserver Briseis en tant qu’esclave parce que contrairement aux autres rois grecs, il ne compte pas abuser d’elle. Il n’est pas du tout intéressé par ce « prix de consolation » et la considère comme une égale. Ce n’est pas le cas dans Le silence des vaincues. Achille considère Briseis, du moins au début, comme un être inférieur et la viole a mainte reprise. Il ne remet jamais en cause ce système qui consiste à utiliser les femmes vaincues comme esclaves sexuel. La vision d’Achille donnée dans Le silence des vaincues est donc influencée par ce choix de Pat Barker de ne pas différencier le comportement d’Achille des autres chefs Grecs, il devient alors le tortionnaire de Briseis.

Mais dans les deux roman, il y’a une déconstruction de l’image de virilité invincible et humaine d’Achille opérée très intéressante. En effet, l’image que l’on a de ce personnage aujourd’hui est celui d’un héros invincible et très masculin. Hors, le chant d’Achille joue sur sa féminité à plusieurs reprise, nottament lorsque Tethis sa mère le transforme en femme pour le cacher. Aussi, dans le silence des vaincues, le fait d’avoir des chapitres sur lui lui donne une profondeur émotionnelle. De plus, le roman emphase la relation compliquée d’Achille avec sa mère et les séquelles psychologiques qu’elle lui a laissé en partant. Les deux romans réussissent donc à présenter Achille comme un personnage cruel et extrêmement complexe

Patrocle est quand à lui vu dans le silence des vaincues comme quelqu’un d’humain qui considère Briseis comme son égal. Il confie à un moment qu’il « sait ce que c’est d’être l’esclave d’Achille ». C’est donc intéressant de voir que dans les deux romans, Patrocle est vu comme quelqu’un de courageux, tiraillé entre son amour pour Achille et sa loyauté envers les Grecs et sa morale… 

la raisonnance dans le monde actuel : 

L’Illiade est l’un des plus vieux récits du monde. Et si cette histoire a traversé près de 3000 siècles, c’est qu’elle a toujours un écho dans notre société. D’abord, si la relation amoureuse entre Achille et Patrocle n’est pas explicitement claire dans la version d’Homère, elle l’est d’avantage chez les les nombreux auteurs gréco-latins qui ont repris le mythe. Si le récit guerrier de l’Illiade a survécut, le Moyen-âge a eu raison de leur histoire d’amour. Qui n’a pas entendu en cours de grec, d’histoire ou de français que Patrocle était le « compagnon » d’Achille? (Moi oui). Alors Madeline Miller, en écrivant son roman sur une histoire qui la passioné, a également voulu mettre en lumière cette relation. Elle en parle dans cet article du Guardian « I would never presume to speak for gay men, but for me, the love story between these two men was the heart of the story … and the turning point of The Iliad. I wanted to really honour that. »(Je ne prétendrai jamais parler pour les homes gays mais pour moi, l’histoire d’amours entre ces deux hommes était le cœur de l’histoire…Et le tournant de l’Illiade. Je voulais vraiment honorer ça »)

Mais ce n’est pas tout ! Dans son roman, Madeline Miller a également voulu développer toute une réflexion sur le pouvoir et la guerre  : quels sont les liens entre ceux qui dirigent avec ceux qui se battent pour eux ? Quelles traces laisse la guerre chez les individus ? Peut-être que les histoires d’hier peuvent éclairer les dilemmes d’aujourd’hui… 

Le message politique derrière Le silence des vaincues  est évident. Derrière Briseis et les prisonnières violentées  par les Grecs se cachent tout un pan de l’histoire rendus muet : celui des femmes, victimes de guerres d’hommes, invisibilisées a jamais. « Les vaincus sont les oubliés de l’histoire et leur version des faits meurt avec eux. » dit Briseis dans le roman. Et bien justement, Par Bracker a voulu donner une voix à ces vaincues. Ce regard féminin, « female gaze » nous donne un nouvel aperçu de l’Illiade mais aussi de l’histoire en général… 

On pourrait dire que Madeline Miller et Pat Bracker ont instrumentalisé l’Illiade pour correspondre à leur idéaux. Moi, je trouve qu’elles lui ont donné un souffle, une nouvelle perspective et qu’elles continue à la maintenir en vie… Parce que la littérature n’est pas un mausolée, c’est une œuvre vivante qui répond aux problématiques actuelles, et c’est ça qui fait qu’elle est un produit essentiel, non ? 

Voilà pour cette article ! J’espère que cette petite analyse comparée des deux romans vous aura plu, et qu’elle vous donnera (si ce n’est pas déjà fait) l’envie de découvrir ces deux versions de l’Illiade.

Bonnes aven(lec)tures,

Garance

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